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Gerry Frappier : dans les cuisines de l’enfer

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MONTRÉAL - Il aurait été plus simple et surtout beaucoup plus sécuritaire de mettre le cap sur la Floride pour aller rejoindre des dizaines d’amis qui l’attendent à bras ouverts dans leurs villas ceinturant des allées de golf.

Il aurait été plus reposant et, là encore, beaucoup plus sécuritaire d’aller plus au Sud pour profiter du soleil, de la mer et des plages de sable blanc quelque part dans les Caraïbes.

Mais non!

C’est plutôt en direction de l’Ukraine que Gerry Frappier a décidé de mettre le cap.

« Je pars lundi soir », que l’ancien président de RDS a lancé lors d’un entretien téléphonique en fin de semaine.

Pourquoi l’Ukraine? Pourquoi encore l’Ukraine alors que Frappier amorce un sixième voyage qui n’aura rien de touristique dans ce pays envahi par la Russie, d’abord en 2014 avec l’invasion de la Crimée, puis à grande échelle le 24 février 2022?

« Parce que je ne peux rester insensible à ce que les Ukrainiens endurent depuis quatre ans. La faim, la peur, la douleur de perdre des êtres chers, de perdre leur maison, de tout perdre en fait, avec la misère qui reste derrière, tout ça fait partie de leur quotidien. J’ai tissé des liens émotifs avec les Ukrainiens. Avec ce qu’ils vivent. Je veux faire une différence, aussi petite soit-elle », que témoigne Frappier avec la conviction que partagent tous ceux et celles qui s’investissent dans l’aide humanitaire.

Faim, peur et misère

La faim, la peur et un brin ou deux de misère feront donc partie du quotidien de Gerry Frappier au fil du prochain mois.

Il le sait très bien.

Car au fil de ses cinq premières expéditions à titre de bénévoles associés à différentes organisations non gouvernementales venant en aide aux civils, mais aussi aux premiers répondants et aux soldats, Gerry Frappier a passé bien des nuits dans le noir en raison des pannes de courant. Il a passé bien des nuits à entendre le bruit des bombes ici, le sifflement des balles là, le grondement des drones russes qui défilent dans le ciel et les pétarades de l’artillerie ukrainienne pour tenter de les intercepter avant qu’ils ne plongent sur leurs cibles.

« Je suis capable de distinguer trois ou quatre sons différents selon la nature des armes utilisées », lance-t-il un brin résigné.

Un missile a déjà explosé à quelques centaines de mètres des roulottes dans lesquelles lui et d’autres bénévoles cuisinaient des centaines et des centaines de pizzas quotidiennement avant de les distribuer aux civils affamés. Il a déjà regardé vers le ciel tout en cherchant à s’abriter parce que le son émis par des drones confirmait qu’ils étaient pas très loin au-dessus de sa tête.

À l’été 2024, après son quatrième voyage, une expédition dangereuse par le biais de laquelle lui et d’autres bénévoles livraient de petits VUS usagés achetés avec des dons en argent sollicités auprès de leurs proches pour ensuite être transformés en ambulances, Frappier était revenu fatigué.

Mais aussi fragilisé par toute la misère dont il avait été témoin.

L’expérience avait été tellement difficile, qu’il assurait à ses parents et amis qu’il n’y retournerait plus. Il y est pourtant retourné quelques mois plus tard, en janvier 2025. Et le voilà qui remet le cap sur l’Ukraine un an plus tard.

Manque criant de bénévoles

Vladyslav Heraskevytch, le skeletoneur ukrainien disqualifié des Jeux de Milano-Cortina parce qu’il tenait à porter un casque rendant hommage à 20 athlètes et entraîneurs tombés sous les balles russes depuis le début de la guerre, a attiré l’attention du monde entier sur le conflit et ses conséquences qui dévastent son pays.

Heraskevytch a peut-être perdu la chance de gagner une médaille. Mais il a triomphé sur le plan des relations publiques alors que sa cause a été aussi populaire la semaine dernière que les cinq anneaux olympiques.

« C’est formidable ce qu’il a fait et peut-être que cela aura des répercussions directes sur l’aide internationale à l’égard des Ukrainiens. Mais pour l’instant, l’implication de bénévoles venant d’un peu partout dans le monde diminue beaucoup. C’est compréhensible à cause des risques qui sont de plus en plus grands », reconnaît Gerry Frappier qui est très lucide face à la situation difficile, voire périlleuse, qui l’attend.

« Je vis un festival d’émotions depuis quelques jours. Je sais très bien dans quoi je m’embarque. Je suis très conscient des risques. Les Russes n’attaquent plus seulement les soldats. Ils s’en prennent aux civils aussi. Les bombardements sont rendus aléatoires et touchent plusieurs régions du pays, pas seulement les lignes de front. »

Il espérait retrouver en Ukraine d’autres bénévoles croisés lors de ses premières expéditions. Mais non! Il sera seul au monde lorsqu’il se présentera dans les cuisines de l’organisme « Pekelna Kuhyna » une fois rendu à sa destination finale : Kharkiv.

« Pekelna Kuhyna » ça veut dire « Hell’s Kitchen » en anglais. Et si le nom de cet organisme rappelle la série américaine mettant en vedette le colérique-chef Gordon Ramsay, la réalité est beaucoup moins glamour.

Car « Pekelna Kuhyna » c’est tout simplement les cuisines de l’enfer où l’organisme fondé par Yehor Horosko et Ivan Berehny selon les infos obtenues sur leur site internet, prépare des repas distribués aux soldats ukrainiens, aux pompiers, ambulanciers et autres premiers répondants sans oublier les civils les plus durement touchés par les bombardements russes.

« Tu dois leur donner six heures par jour. J’ai pris deux cycles de travail donc je passerai 12 heures par jour dans les cuisines. Moi et d’autres bénévoles ferons des corvées de patate et d’autres légumes pour aider les cuisiniers à préparer des plats. Une fois cette facette du travail complétée, je passerai au lavage de vaisselle parce qu’il n’y a pas assez d’assiettes pour servir tous ceux qui viennent y prendre un, deux ou trois repas des 200 à 300 servis pendant la journée », explique Frappier qui sera alors très, très loin, du poste de président de RDS qu’il a occupé pendant plus de 20 ans.

Sur la ligne de front

De fait, Frappier sera plus près de la ligne de front que du confort de son ancien bureau. Car Kharkiv, ville au nord-est de l’Ukraine, tremble au rythme des combats opposant les soldats du pays envahisseur et ceux qui tentent de leur tenir tête.

« Je me suis rendu dans des endroits assez dangereux dans le passé. Comme Kherson. Mais Kharkiv est vraiment une ville au centre de l’action. Il y a d’ailleurs eu un train de passagers qui a été frappé par un drone russe il y a quelques semaines », lance Frappier.

Cinq civils sur les 200 qui occupaient le train ont en effet été tués lors de l’attaque le 27 janvier dernier. Plusieurs autres ont été blessés. Selon des informations fournies par la défense ukrainienne, 165 drones russes ont défilé dans le ciel du pays dans la nuit du 27 janvier. Cent trente-cinq ont été interceptés. Mais les 30 autres ont frappé plusieurs cibles, en plus du train de passagers, faisant un minimum de 12 morts.

C’est d’ailleurs en train, après un voyage d’une durée de 17 heures, que Frappier débarquera à Kharkiv. Rien de très rassurant.

« Je te l’ai dit tantôt. Je sais dans quoi je m’embarque. Mes proches le savent aussi. Au fil des voyages, j’ai pris des mesures pour que tous mes papiers soient en ordre… au cas où. Mais je me concentre bien plus sur le bien, aussi petit soit-il, que mon aide apportera que sur les risques que je prendrai. »

Comme lors de ses cinq premières expéditions, Gerry Frappier se rendra d’abord en Pologne pour traverser sécuritairement, et à pied, la frontière avec l’Ukraine. Un chauffeur qui l’attendra de l’autre côté, le conduira ensuite à Lviv d’où il amorcera la traversée du pays en train jusqu’à Kharkiv.

Il se mettra au boulot dès son arrivée.

Selon le Center of Strategic and International Studies (CSIS), un organisme spécialisé basé à Washington, près de 2 millions de soldats seraient morts au front depuis l’incursion de la Russie en Ukraine il y a quatre ans. L’ONU a aussi établi que 15 000 civils ukrainiens auraient également été tués.