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Avec des rounds de 2 minutes, on nivelle par le bas!

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COLLABORATION SPÉCIALE

J’ai lu avec beaucoup d’intérêts l’article de l’excellent chroniqueur de Radio-Canada, Martin Leclerc, qui s’intitule : « Il faut protéger les boxeuses contre les promoteurs et elles-mêmes. »

Un titre très révélateur de l’opinion et les perceptions de M. Leclerc au sujet de la boxe contemporaine.

S’il est vrai que durant les années de domination des Don King de ce monde, avant les importantes reformes des règlements des diverses commissions athlétiques sur la planète, dont la RACJ (1990) ici au Québec, et avant la formation du « Association of Boxing Commissions » États-Unis (1985) et l’implantation du Muhammad Ali Boxing Reform Act (1999), il y a eu de nombreux abus fort publicisés.

Depuis c’est peut-être arrivé, mais dans des cas très isolés. Aujourd’hui les boxeurs sont plus éduqués, mieux entourés et ne se laissent personne abuser d’eux… sauf peut-être parfois sur les réseaux sociaux! Cependant, cette situation n’est pas spécifique aux boxeurs, mais ça n’a rien à voir avec les promoteurs.

Alors prétendre que les boxeuses doivent être défendues des promoteurs sans scrupules est un cliché dépassé qui ne tient plus la route.

Revendiquer que les boxeuses doivent être protégées contre elle-même implique que celles-ci n’ont pas la capacité, la connaissance, ni l’intelligence de parler pour elles-mêmes, ça provient d’un homme qui a la même mentalité que ceux qui ont, en premier lieu, établi des règles distinctes pour les hommes et les femmes dans les années 90.

Je le sais, je les connais, j’en faisais partie personnellement.

Quand je suis arrivé à la boxe au début des années 1980, c’était interdit pour les femmes de livrer des combats amateurs ou professionnels. On ne se posait même pas la question, on ne pouvait même pas imaginer ça deux filles se frapper sur leur beau visage, pas plus que de voir des hommes concourir en nage synchronisée.

Ce n’est qu’en 1991 au Canada, en 1998 en Grande-Bretagne et en 1993 aux États-Unis que les femmes ont eu accès à la boxe amateur. C’est à la suite d’un lobby persistant, de l’avocate ontarienne Jenny Reid que le Canada a cédée, au nom de l’égalité et l’équité entre les genres.

Elle était prête à aller plaider en Cours suprême, s’il le fallait, pour obtenir gain de cause. Comme entraineur national, je faisais partie du comité chargé d’analyser cette demande. De mémoire, je la trouvais sympathique et déterminée. De la boxe féminine, pourquoi pas? Moi j’étais prêt à donner la chance au coureur.

Me. Reid a eu gain de cause, mais le milieu de la boxe, contrôlé exclusivement par des hommes, a accepté surtout pour être politiquement correct.

Il fut alors décidé que les règles régissant la boxe féminine seraient les mêmes que celles en vigueur chez les boxeurs juvéniles (-17 ans). On se disait que ce serait plus sécuritaire. Les boxeurs masculins accédaient à des rounds de trois minutes seulement lorsqu’ils passaient chez les juniors, à 17 ans et plus.

À cette époque, l’opinion générale considérait contre nature des combats entre femmes et croyait que cette discipline avait peu d’avenir.

Cette mouvance de boxe féminine avait atteint de nombreux pays. L’Association Internationale de boxe amateur, qui régissait la boxe amateur à travers le monde, dont les Jeux olympiques, en était consciente. C’est à son congrès en 1994 que la boxe féminine fut ajoutée à ses règles, incluant celle des deux minutes par round.

Graduellement toutes les commissions athlétiques au Canada, aux États-Unis à travers le monde ont légalisé la boxe professionnelle. Ce fut en 1991 au Québec ainsi qu’à New York.

En fait, avant 1991, la boxe féminine n’était pas illégale dans la majorité des États américains, mais il n’y avait pas de lois spécifiques aux femmes. Les combats pouvaient se dérouler sur des rounds de 2 comme 3 minutes, au gré des participantes. Encore aujourd’hui, nombreuses sont encore les administrations de nos amis du sud qui n’ont pas de règlementations spécifiques pour les femmes.

Alors les rounds de deux minutes furent imposés aux femmes, en boxe amateur et professionnelle, non pas à la suite d’une étude exhaustive scientifique, mais bien par sentiment général qu’il fallait faire attention aux femmes plus qu’aux hommes.

La boxe féminine a fait son entrée aux Jeux olympiques de Londres en 2012 et au lieu de trois rounds de trois minutes comme les combattants les combats de filles se déroulaient sur quatre rounds de deux minutes. Ce fut ainsi aux JO de Rio en 2016.

C’est en prévision des Jeux de Tokyo en 2020 que les règles de la boxe amateur furent modifiées afin de permettre aux femmes des rounds de 3 minutes comme les hommes.

Un comité, majoritairement composé de femmes, a présenté un mémoire pour donner suite à un mouvement concerté des combattantes. Les principales raisons évoquées pour cette demande furent :

- Équité des genres dans le sport;

o Les mêmes règles pour le même sport sans discrimination des genres

· Stratégie et tactique;

o Une durée plus longue permet aux boxeuses d’utiliser leur intelligence, de développer des stratégies, recueillir des informations et construire leurs attaques.

· Avantager la meilleure préparation;

o Des rounds plus longs permettent de départager les athlètes les mieux préparés

· Soutenir la croissance de la boxe féminine;

o Permettre une reconnaissance équitable des valeurs des combattantes par rapport à leurs pendants masculins

Ainsi en 2018, en prévision des Jeux olympiques de 2020, la boxe amateure internationale et ses 200 affiliés nationaux ont reconnu que les rounds de deux minutes aux femmes, imposées de façon arbitraire, deux décennies plus tôt, l’avaient été sans considération pour la nature spécifique de sa pratique compétitive et a remédié à la situation en adoptant les trois minutes par round pour tous.

C’est au UFC 157, le 23 février 2013, qu’a eu lieu le premier combat féminin de cette organisation. Ronda Rousey y a affronté Liz Carmouche. Dana White ne s’est pas questionnée longtemps avant d’appliquer à ce combat exactement les mêmes règles que pour les hommes soient des rounds de cinq minutes.

Peu de temps après Rousey devenait la principale attraction de UFC surpassant même la popularité de Conor McGregor.

Ça n’a pas changé par la suite. C’est quand même étrange que l’on conteste la légitimité des rounds de trois minutes pour les femmes en boxe professionnelle, mais qu’on accepte sans discuter des rounds de cinq minutes en MMA, et ce même au Québec.

Pour revenir à l’article de M. Leclerc, il cite une étude sur boxrec.com qui semble dire que si les femmes combattaient sur des trois minutes qu’il y aurait un plus grand nombre de combats qui se terminerait avant la limite chez les humaines que chez les humains.

Selon l’expérience d’avoir organisé et commenté des milliers de combats dans ma carrière, dont des centaines de combats féminins, je m’inscris totalement en faux quant à cette conclusion.

On peut conclure sans doute que les femmes frappent moins fort que les hommes. Les gants de 8 ou 10 onces sont les mêmes pour les deux sexes, alors on peut aussi conclure que l’impact transmis par le poing d’une femme est proportionnellement diminué.

Sans effectuer un travail aussi exhaustif que le chercheur Kevin Bickart mentionné dans l’article de Radio-Canada, j’ai comptabilisé les dossiers des 20 meilleurs hommes, livre pour livre, de boxrec.com et je les ai comparés aux 20 meilleures femmes.

Les 20 meilleurs hommes en 577 combats ont combiné une fiche de 566 victoires, 6 défaites, 5 nulles, 403 K.-O.

Les 20 meilleures femmes en 440 combats ont combiné une fiche de 416 victoires, 21 défaites et 3 nulles, 156 K.-O.

Ces chiffres sont extrêmement éloquents et très représentatifs de ce qu’on discerne dans des galas de boxe. 70% des combats masculins se terminent par K.-O. ou TKO contre 35% en boxe féminine.

En gros, un combat sur quatre chez les hommes et trois sur quatre chez les femmes se rendent à la limite. Comment peut-on croire maintenant que s’il y avait une minute supplémentaire chez les femmes que cette seule cause provoquerait un nombre supérieur de commotions chez les femmes que chez les hommes?

Il n’existe aucune cogneuse de la trempe d’Artur Beterbiev (21-1-0, 20 K.-O.) de Naoya Inoue (31-0-0, 27 K.-O.) ou Gervonta Davis (30-0-1, 28 K.-O.) chez les femmes.

Universellement, on reconnait Clarissa Shields (17-0-0, 3 K.-O.), Katie Taylor (25-1-0, 6 K.-O.) ou Yokasta Valle (33-3-0, 10 K.-O.) comme les meilleures boxeuses au monde. Le ratio comparatif de K.-O. est révélateur.

Amanda Serrano (47-4-1, 31 K.-O.) est la seule du top-20 à dépasser le 50% de victoires avant la limite, chez les hommes seulement 2 boxeurs du top 20 ont moins de 50%.

Si la très grande majorité des boxeuses désirent combattre sur des trois minutes, et c’est là l’essence même de leurs revendications, c’est parce qu’elles veulent avoir le temps de s’exprimer, comme les hommes, en prenant le temps de comprendre la stratégie de l’adversaire et adapter une réponse appropriée.

Les trois minutes favorisent l’intelligence du ring, les habiletés générales. Des rounds de deux minutes nivèlent par le bas, c’est-à-dire qu’on favorise les moins douées et celles qui se lancent en attaque sans réfléchir.

La frustration chez les combattantes, en boxe professionnelle, vient du fait que ce sont les hommes qui ont imposé cette règle de deux minutes parce qu’on les croit inhabiles à choisir pour elles-mêmes et qu’il faut les protéger contre leur gré. Un discours assez archaïque pour les temps modernes.

Des exemples, je pourrais en donner des dizaines, mais je vais prendre Kim Clavel de chez nous qui vient de remporter un deuxième titre mondial dans une deuxième division.

En avril 2024, elle affrontait la Marocaine Fara El Bousairi (11-6-0, 3 K.-O.) au Casino de Montréal. Cette dernière est classée 38e au monde dans sa division. Kim est classée 2e dans sa division et la 14e au monde livre pour livre.

La Québécoise a remporté la victoire, mais par une mince marge d’un seul round. Les juges ont marqué les pointages suivants : 95-95, 96-94 et 98-92. Pourquoi ce fut aussi serré? Bousairi s’est lancé sur Kim sans structure, mais étant plus forte elle s’est servie de son physique empêchant Kim d’étaler son génie. Sur 3 minutes le scénario aurait été différent.

Je ne dis pas que la pratique de la boxe professionnelle n’est pas sans danger, au contraire. La boxe n’est pas pour tout le monde et surtout pas pour les touristes. Le sport exige une préparation sans faille, une surveillance continue et un entourage compétent. Dans ces conditions la pratique est acceptable et le risque raisonnable.

Cependant, soulever le spectre de maladie dégénérative et de diminution cognitive comme argumentaire pour limiter les rounds à deux minutes c’est vouloir lancer de la poudre aux yeux. Ce discours adresse une problématique d’une ancienne génération de pugilistes qui a depuis longtemps quitté les rings.

Aujourd’hui l’éducation des participants, la compétence de l’équipe qui l’entoure, les mesures de surveillance exhaustives par les autorités compétentes et les nombreux paravents médicaux, qui étaient inadéquats ou inexistants dans les années de Muhammad Ali et enfin le souci de constamment améliorer le système, font que la boxe est un sport dont la pratique sécuritaire est assurée pour ses participants.

L’ajout d’une troisième minute dans un round pour la boxe professionnelle féminine ne va compromettre en rien la sécurité des participantes, mais elle va permettre à celles qui ont la meilleure compréhension de l’essence profonde de ce sport, de se démarquer et briller, autant que leur pendant chez les hommes.

Je suis d’avis que la tendance des rounds de 3 minutes en boxe professionnelle féminine va de plus en plus s’accentuer. C’est admis, déjà, chez nos voisins de l’Ontario, tout comme dans l’état de New York. Trois des quatre associations internationales majeures, la WBA, WBO et IBF le permettent.

Leyla Beaudoin va combattre en Floride contre Alycia Baumgardner pour les titres unifiés IBF, WBA et WBO, le 14 novembre prochain, une première pour les deux antagonistes.

Il est fort à parier que la prochaine défense de Kim Clavel sera aussi sur 3 minutes. En 4 combats professionnels, Tammara Thibeault n’a été impliquée dans un 2 minutes qu’à Montréal samedi dernier. Ses 3 premiers combats pros en Orlando, New York et Toronto étaient sur du 3 minutes, tout comme ses 5 dernières années en boxe amateur.

Si au Québec on ne suit pas cette tendance alors ce seront toutes nos filles qui vont être défavorisées et qui vont éventuellement en payer le prix!

Bonne boxe!