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VANCOUVER – Jesse Marsch marchait lentement autour du terrain, conquérant. Sur son visage, une sorte de rage euphorique. Ses bras comme deux pistons, tantôt au-dessus de sa tête, tantôt le long de ses cuisses. Son regard fixé sur une foule qui s’alimentait de sa belle folie et qui la lui renvoyait au centuple.
On avait toujours pensé que ça serait ça, l’image qu’on retiendrait de cette victoire attendue depuis 40 ans. À sa huitième tentative, le Canada a finalement gagné un match de Coupe du monde. Mieux encore, en déboulonnant le Qatar 6-0, il s’est positionné avantageusement pour participer à la phase éliminatoire du tournoi. Un match nul contre la Suisse la semaine prochaine lui assurerait même de finir au premier rang de son groupe.
Avec un peu de recul, la scène reprendra la place qui lui revient dans l’histoire du soccer canadien. Mais dans le calme des coulisses du BC Place, elle était presque déjà oubliée, reléguée au rang de fait divers par la violente malchance qui continuait de s’acharner sur l’équipe canadienne et le chaos dans lequel avaient été gérées les émotions qu’elle avait provoquées.
« C’est arrivé juste en avant de notre banc », peinait à croire Marsch, ses pensées sobrement dirigées vers Ismaël Koné. Son talentueux milieu de terrain, qui avait célébré ses 24 ans deux jours plus tôt, était à l’hôpital en attente d’une opération.
À la 51e minute d’un match jusque-là parfait, un tacle par-derrière d’Assim Madibo a provoqué une mauvaise chute de Koné. Les caméras des réseaux de télévision ont capté son regard apeuré, incrédule à la vue de sa jambe gauche déformée. Son coéquipier Stephen Eustaquio s’est aussitôt agité pour inviter les secours sur le terrain.
« On a tous pu l’entendre, se désolait Marsch. Tout de suite, j’ai su que c’était similaire à ce que Tajon [Buchanan] avait vécu quand il s’était blessé à l’entraînement. C’était juste devant nous et tout le monde a pu entendre l’os se briser. »
La triste ironie, c’est que Moïse Bombito, lui-même accablé par une grave blessure à une jambe dans la dernière année, venait d’entrer sur le terrain. Une scintillante lumière apparaissait finalement au bout du long tunnel qu’il venait de traverser. Sur le banc, Alphonso Davies attendait son tour. Pour la première fois en plus d’un an, il était disponible si son entraîneur souhaitait faire appel à lui.
Les grosses pointures du Canada étaient finalement réunies. Koné était assurément l’une d’elles. Il venait de connaître une superbe saison en Italie. Des rumeurs l’associaient aux plus grands clubs de Serie A. Marsch chantait ses louanges à chaque fois qu’il s’en voyait offrir l’occasion depuis quelques semaines.
« Il est dans nos cœurs présentement. Tout le monde est un peu ébranlé par tout ce qui vient de se passer. D’abord en raison de la nature de la blessure, mais aussi parce qu’Ismaël est une grosse partie du cœur de notre équipe. Ça va être une grosse perte pour nous. »
La séquence et l’animosité qui en ont découlé ont plongé le reste du match dans un genre de ralenti surréaliste. Une fois Koné disparu sous les gradins, l’indifférence dans laquelle les joueurs canadiens ont poursuivi leur domination contrastait avec la signification du résultat imminent.
« Évidemment que c’est une grande journée, une grande victoire, mais on vit tout ça remplis d’un grand vide à cause de ce qui est arrivé à Ismaël, a illustré Eustaquio sur les ondes de TSN. Tout était là pour que ça soit une grande soirée, mais c’est impossible d’en profiter pleinement. »
Quelques minutes après être entré dans le match, Nathan Saliba a marqué sur un sublime coup franc. Comme seule célébration, il a joint les mains pour former un 8, le numéro de Koné. Sur ses lèvres, on pouvait lire « for Isma ». Il est ensuite allé au banc pour prendre le maillot de son ami et le soulever vers la foule.
« Ça a été beaucoup d’émotions à la fois, a dit Saliba au collègue Antonin Besner. J’ai réussi à me concentrer quelques instants pour prendre le coup franc, parce que je savais que c’était quelque chose que j’étais capable de faire que ça allait lui rendre hommage d’une belle manière si j’étais capable de le faire comme il le faut. »
Le Canada a gardé la pédale au plancher et, contre un rival réduit à neuf joueurs, est allé chercher deux autres buts. Les statistiques finales racontent l’histoire d’une domination sans pitié. Les vainqueurs ont dirigé 32 tirs et n’en ont concédé que deux. Il a touché 97 ballons dans la surface adverse, le Qatar un seul.
« On connaît Isma, on savait qu’il voulait vraiment qu’on continue de pousser, a dit Eustaquio. C’était difficile de garder notre tête dans le match, mais on a continué d’attaquant pour une quatrième, un cinquième, un sixième but. Honnêtement, je ne sais même pas quel est le pointage final. »
Après le match, une mêlée impliquant les joueurs et les entraîneurs des deux équipes a éclaté sur la ligne centrale. Marsch a plus tard expliqué qu’il n’avait pas apprécié la réaction au banc du Qatar quand la faute qui a blessé Koné a été punie d’un carton rouge. Après le brouhaha, le sélectionneur a réuni son équipe dans un grand cercle. Cette équipe, reconnue depuis plusieurs années comme une grande fraternité, a rarement paru aussi unie qu’à ce moment précis.
« Ça fait deux ans que je parle de la force de caractère de ce groupe, a dit Marsch. On la voit parfois dans des moments difficiles, on la voit parfois dans des moments de gloire. Je crois que la journée d’aujourd’hui a été la représentation de tout ça. Tout le monde était à terre quand c’est arrivé, mais il fallait rester concentrés. On savait qu’Ismaël voulait qu’on finisse le travail. »
« Il y a beaucoup de choses qui se bousculent dans nos têtes présentement. On pense beaucoup à lui, mais on est aussi fiers de ce qu’on est et ce qu’on représente comme équipe. C’est ce que je retiens par-dessus tout. »
Le Canada n’avait pas besoin de motivation supplémentaire dans sa volonté d’écrire l’histoire à cette Coupe du monde. Le triste sort réservé à l’un de ses joueurs phares pourrait néanmoins lui en procurer une forte dose.





